Ca y est, la taille est enfin finie avec en plus, aujourd'hui le soutirage des "Joualles". Guillaume est venu s'occuper de la jeune plantation de cabernet franc.

muni de son sécateur électrique, il s'est particulièrement occupé des ajustements des jeunes plants. Il a fallu raccoter en Novembre pour les petits pieds qui n'avaient pas démarré. S'occuper d'une jeune vigne est difficile car il faut souvent se baisser pour travailler.

Et le dos n'est pas toujours épargné. C'est sûr que le confort du sécateur électrique change tout... y compris dans le rendement. Pour les jeunes plantations, je préfère demander à Guillaume qu'à Jean-Guy de les faire, il est jeune et possède encore toute l'agilité nécessaire. Il ne faut jamais oublier que le travail de vigneron est avant tout un travail physique. Bien sûr, on se dit: Quelle chance d'être au soleil et d'avoir une activité physique bonne pour la santé... certes! Mais lorsque c'est quotidien, avec des journées comme maintenant qui commencent dès l'aube... la journée peut être longue et la fatigue peut vous tomber dessus très rapidement. Surtout qu'il faut rester vigilant et précis. Une faute d'inattention et l'accident peut arriver.

Autrefois on taillait la vigne avec une serpe comme dans cette enluminure du XV° siècle, ainsi qu'aux temps antiques. La serpe du druide est d'or, celle du vigneron de fer.

Le sécateur est arrivé au 19° siècle et au début, il n'était pas très au point. Tout cela a évolué tellement vite. Maintenant, le sécateur est électrique grâce à la miniaturisation et à l'autonomie des accumulateurs, toujours plus légers. Quand j'avais 4 ans, Jean travaillait sa vigne avec le cheval... aujourd'hui on essaie des prototypes de robots agricoles qui s'orientent grâce au GPS. Les tracteurs que nous avons au domaine sont de véritables petites usines roulantes avec toutes sortes de systèmes sophistiqués. Entre le cheval de Jean et nos tracteurs d'aujourd'hui... un petit 45 ans les éloignent... deux civilisations les séparent... un monde qui plonge son commencement dans la nuit des temps... un autre qui débute durant ce douloureux XX°siècle. ces mondes se tiennent la main, l'un est en noir et blanc, l'autre en 3D. Qu'ont elles à voir ces deux civilisations... presque rien: l'une lutte avec la nature pour survivre, elle en est l'un des éléments... le plus haut, l'autre tente de préserver le peu de nature qu'elle détruit sans même s'en rendre compte... elle s'en est exilée. L'une demande du courage, l'autre du contrôle. L'une vous fait ressentir l'immensité de la nature, l'autre vous révèle sa fragilité. Je me rappelle toujours cette phrase de Finkelkraut:" Avant, nous voulions transformer le monde, maintenant ne faudrait-il pas mieux l'épargner?". La fin de cette civilisation qui a commencé au néolithique et qui s'achève sous nos yeux avec la fin des derniers "paysans" est pour moi un moment considérable. Plongé dans le monde moderne je n'arrive quand même pas à faire le deuil de ce crépuscule. Je ne me ferais jamais aux conséquences de la massification démographique que sont l'hyperbole technologique, l'inflation financière et l'hyperrationnalisation administrative qui nous pousse à courrir après toutes ces normes avec de plus en plus de charges pour tenter de rester dans ce moule administratif monstrueux qui dévore tout notre précieux temps. Au lieu de ce stress abrutissant, nous pourrions prendre le temps de flâner dans nos vignes et ainsi de ressentir sur notre peau, le souffle léger de la brise qui relie dans une étreinte le sol, la plante et le mouvement imperceptible de l'air qui est comme la respiration de notre planète. Il me semble que lorsque je bois du vin, c'est ce lien immense qui m'envahit et m'ennivre jusqu'à la joie... rien de tel avec du Fanta! J'y suis à jamais insensible... c'est mon côté réac...! En dehors du Fanta, il a fallu lever les bois accrochés aux fils après la taille, c'est aussi chose faite.

C'est un travail pénible d'enlever les bois, il faut couper toutes les vrilles que la plante déploie pour se fixer quelquepart. Puis, il faut détacher les anneaux du double fil pour libérer la pampre, puis tirer comme un sauvage et placer la pampre bien au milieu de l'inter-rang. Ce travail était fait d'ailleurs par les femmes, les hommes faisant plutôt la taille et la pose des palissages, chacun ayant son rôle dans le travail viticole, comme on le voit dans l'enliminure.

Commence maintenant le carassonage, il faut réparer le palissage au plus vite et commencer à lier les lattes aux premiers fils, car la pluie arrive, et c'est un très bon moment pour plier les bois qui sans humidité peuvent plus facilement casser. Sur la photo on voit bien le début du pliage: les lattes sont rabattues sur le premier fils et attachées grâce à un fils spécial.

Ce cycle perpétuel de recommencement saisonnier est pour moi comme une litanie, il m'invite à une sorte de prière panthéïste. Le printemps n'est pas la répétition de celui de l'année dernière, il est une nouvelle naissance... C'est un éternel recommencement... un cycle qui me porte et un renouvellement qui me pousse vers l'avant... Suite au prochain blog...