Quelques idées non reçues
Par marc Dalbavie, mardi 29 mars 2011 à 01:22 :: SAISONS :: #190 :: rss
Dans les lectures que je viens de faire de mes camarades vignerons, je m’aperçois que beaucoup d’entre eux ont décidé de ne plus parler de leur travail au motif que « tous les ans c’est la même chose ». Quelle n’est pas ma surprise voire ma stupeur, devant ce voile jeté sur l’une des choses les plus miraculeuses qui soit : la répétition de la vie. Justement, ce qui distingue le vigneron de beaucoup d’autres métiers (très passionnants de surcroît), c’est l’immersion dans ce cycle absolument incroyable qui est que non seulement la vie émerge, mais en plus elle se répète et ainsi perdure. Quand je vois aujourd’hui les bourgeons qui commencent à apparaître sur ma latte de merlot, non seulement je suis touché de cette force de vie mais en plus je suis émerveillé qu’une fois de plus mon cep de vigne a décidé, malgré le froid de l’hiver et ma taille pas très douce, ce cep me montre qu’encore une fois il revit et qu’il veut, en dépit de tout, revoir le soleil, les nuages et la pureté de l’air. Ce qui arrive une fois est surprenant, ce qui arrive a chaque fois est bouleversant. La répétition, c’est l’énergie vitale de la vie, et ce que j’aime au-delà de tout dans ce metier, c’est ce sentiment de participer à un cycle qui m’intègre et me dépasse à la fois. Pas de jour sans que l’on mange, sans que les bactéries font le même boulot, sans que le soleil se lève, sans que la nuit advienne, le sommeil m’envahisse. Le ressassement c’est la vie, la variante c’est la survie. L’innovation, la nouvelle, l’inouï, le neuf, le différent, le scoop, c’est ce que trouve la nature en provoquant une légère variante génétique afin de piéger des attaques de virus et ainsi de permettre à l’organisme de survivre. C’est pareille pour les sociétés : nos vieux pays sont condamnés à l’innovation pour survivre face à la Chine et à l’Inde qui elles sont dans une perspective de vie qui est de répéter, ce que nous leur avons bêtement abandonné dans le passé. Résultat, leur société est pleine d’énergie, ils n’ont que faire de l’innovation, ils ont la bonne idée de refaire inlassablement des chaussures, qu’inlassablement nous avons besoin tous les jours, et que périodiquement nous leur achetons, alors que nous les produisions avant. Résultat : nous déclinons parce que nous avons placé notre orgueil dans la variante et non dans la permanence. Nous nous gaussons de notre imagination à innover sans nous apercevoir de la fatigue que provoque ce changement perpétuel, et du vide que crée cette course effrénée vers un but qui finalement n’est que la glorification de la survie. Piètre statue ! Et cela, c’est dans le meilleur des cas. Que dire de la société de l’intelligence dont tant de politiques nous assènent jusqu’à nous abrutir. Société de l’idiotie… tient, la centrale de Fukushima… c’est la société de l’intelligence, de l’innovation, du génie humain, de la technologie… on est passé de la survie à l’enfer… scénario d’un improbable film catastrophe… pire que ce que l’on pouvait imaginer. Mais pourquoi sommes-nous si aveugles. Pourquoi croyons-nous tout ce fatras de politiciens et d’économistes adeptes de la pensée unique qui sous prétexte de rationalité et d’esprit raisonnable veulent nous plonger dans des risques qui relève du mauvais film de science-fiction. Que c’est la seule voie. Que nous n’avons pas le choix. Que malgré les souffles de liberté qui jalonnent notre histoire, nous sommes de nouveau condamné à ne suivre qu’une logique. Comment ne pas voir que les gens raisonnables ce ne sont pas eux mais les fous dont fait partie votre serviteur, qui pensent que l’on va trop vite et que le bonheur n’est peut-être que dans « la révolution d’un brin de blé ». Pourquoi acceptons nous que la société anxiogène qu’ils nous construisent de force vaut mieux que tout autre. Mais il faut qu’on soit bête nous aussi… ou pire… lâche. Parce que finalement, on voit bien qu’on est entré dans un cercle fou qui veut que l’on doit croitre en permanence et dont on arrive plus à en sortir ; Cela me fait penser à ce film où des enfants sont prisonniers d’un manège qui tournant trop vite et sans contrôle, les empêche de s’en évader. Ainsi tous mes amis vignerons ne parlent quasiment plus de leur pratique. Et même certains avouent qu’ils ne savent pas quoi écrire, maintenant qu’ils ont tout dit du cycle des travaux de la vigne ! Et bien moi je résiste parce que je pense que si le vin est un breuvage si exceptionnel, c’est parce qu’il est le produit du ressassement. Et quel plaisir ne trouve t’on pas analyser, détailler, décrire les infinies variations des millésimes de tel vin, de tel clos, de tel château. C’est parce qu’ils sont fondés sur l’éternel retour. Et aujourd’hui, retour du tracteur dans les bourdalès pour broyer les sarments.

Le soleil est magnifique, le sol est parfaitement ressuyé, le tracteur ne fera qu’un tassement sans conséquence, d’autant que l’on broie sur l’inter-rang qui sera enherbé et donc portera les diverses interventions des machines, l’autre inter-rang restant souple et aéré comme on le voit sur la droite. Il recevra en temps et en heure, le semis d’engrais verts qui le recouvrera. Quant au tracteur, il n’est pas sorti depuis longtemps et il a l’air d’apprécier le bol d’air… comme son conducteur d’ailleurs. Les sarments des bourdalès sont jetés au milieu de l’inter-rang.

Une fois passé, le broyeur va pulvériser les bois

Le résultat est qu’une fois les pluies d’avril passées, et l’herbe développée, une multitude d’animaux coupeur et broyeur vont littéralement digérer cette lignine pour la rejeter sous forme de micro-fumier… c’est-à-dire d’humus. Une partie sera minéralisée, une autre humifiée. La première c’est le repas des plantes, la deuxième c’est le garde-manger pour plus tard. On peut aussi brûler les sarments, comme en Bourgogne. L’effet est bien sûr différent, car un partie des atomes dont on a besoin s’échappe dans l’atmosphère… mais d’autres sont quand même restitués… et surtout on détruit des vecteurs de maladies ; compromis indispensable dans de vieilles régions viticoles soumises de surcroît à une monoculture intensive. En Périgord noir, on n’a pas de maladies, mais on n’a pas non plus de gros prix de vente… on ne peut pas tout avoir. Le broyage des sarments est donc une étape indispensable pour tonifier la vie du sol et surtout augmenter la variété d’animaux présents au pied des vignes. C’est la bio-diversité qui bien sûr agace à force de ressassement, mais enfin… c’est le ressassement de la vie. En plus, je suis sûr que plus un sol est riche de différentes formes de vie, et plus la plante reçoit une nourriture diversifiée. Et plus elle varie ses repas, plus elle se sent bien. Impossible que dans les raisins qu’elle nous offre, on ne retrouve pas cette qualité de bonheur que l’on appelle quelquefois… complexité. Bien sûr, je n’ai pas de preuve de ce que j’annonce. Je ne nie pas que la complexité d’un vin peut être le résultat d’un jeu complexe d’opérations œnologiques. Mais je veux parler de réelles complexités. D’une complexité naturelle qui émerge sous la forme de multiples variations infimes aussi légères que la brise sur la peau ou aussi impressionnantes qu’un orage. C’est cette complexité que j’aime découvrir dans un vin. Et je dois dire que c’est plutôt rare. L’autre complexité, c’est pour moi plutôt de la complication…. Voilà, un vin compliqué… voilà ce que l’on goûte souvent. Alors que ce que je cherche, c’est un vin à la fois simple… franc… et complexe ! Et pour cela, ma méthode n’a rien d’originale : tout dans la vigne, rien dans le chai. On l’appelle aussi le terroir, mais dans le terroir il y a aussi une sorte d’identité régionale et historique. Hors, l’identité du vin de ma région n’a plus d’histoire. Ce n’est donc pas cette direction que je prends, même si les quelques vieux vignerons qui m’entourent, sont aussi une source intarissable de connaissances. Mais leur savoir s’applique plus au travail du sol, au rapport avec le climat, le soleil, les pluies, les vents, la lune… que du vin lui-même. Ce qui me laisse toute liberté joyeuse d’approfondir les parfums… sans limitation d’une quelconque tradition. J’essaierai un jour de détailler ce que j’entends par cela. Tenez, François qui a déjà fini de tailler, de carassonner, de fagoter et de lier, a décidé, avec un sourire un tantinet moqueur, de m’aider à finir la mienne, en commençant à lier les cabernets francs.

Et en plus il va presque plus vite que moi. Tenez, je découvre tellement de coccinelles dans la vigne, que j’en attrape quelques unes pour le mettre sur mon avocatier qui est infesté de pucerons

Elles se régalent, et je crois que l’avocatier en est très reconnaissant, il multiplie ses feuilles depuis que les coccinelles agissent. Qui nous a dit qu’on avait besoin d’insecticide pour faire le boulot… à oui... la société de l’intelligence… le progrès ! Tenez une photo de mon vieux poirier qui tous les ans se met infailliblement en fleur

Voilà une sensation qui n’a pas besoin de la société de l’intelligence. Point d’intellect face à cette merveille. C’est tout simplement beau par ces couleurs, émouvant par sa vie toujours réaffirmée, touchant par cette renaissance permanente, répétée… quelle grâce que nous offre la Nature… elle a l’air de nous ouvrir ses bras… tout simplement.
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