La taille continue au Petit Manoir. Le temps alterne entre des périodes pluvieuses et des gelées matinales. Les labours avec les dents Michel ont permis d’aérer le sous-sol à 40 cm et de faire pénétrer l’eau de pluie jusqu’à la roche mère.

Une eau dont aura besoin la vigne cet été. Ce labour ne retourne pas la terre comme avec une charrue à socs, mais la soulève légèrement et décompacte le sous-sol pour y faire pénétrer l’air.

C’est un peu ce que fait la luzerne en plongeant ses racines très profondément. Une fois détruites, les racines se décomposent laissant s’infiltrer l’air et l’eau et créant un humus en profondeur. Cet humus attire les racines de la vigne et évite qu’elles ne se développent en surface avec les risques de stress hydrique en Août. Et on sait à quel point les stress hydriques estivaux posent des problèmes pour la maturation des rouges. Tous ces soins apportés à la vigne sont fait dans l’idée de développer la fertilité du sol et d’éviter ainsi les engrais.

Ce qui différencie la culture assistée (chimique) de celle qui est biologique consiste au soin apporté exclusivement à la plante dans la première avec un « nettoyage » du sol afin d’éliminer toute forme de vie qui serait « concurrente » ou pathogène… et l’attention portée à son environnement dans la deuxième. L’idée de la bio est de créer les conditions pour le développement de la plante en lui permettant de croitre harmonieusement dans son milieu. En fait, on n’a presque pas besoin de sol dans le cas d’utilisation d’intrants chimiques. D’ailleurs, de nombreuses cultures se font hors sol quand c’est possible. C’est d’ailleurs souhaitable dans ce cas, car l’introduction d’engrais issus de la pétrochimie déséquilibre tellement les sols que des problèmes sanitaires apparaissent inévitablement et obligent l’utilisation des traitements. C’est un peu un cycle infernal et onéreux. Si l’on pouvait faire une vigne hors sol comme pour les tomates, cela serait plus facile à gérer. Évidemment, je n’ai pas choisi cette voie, mais je ne jetterai la pierre à personne… la lapidation ne figure pas dans mon bréviaire. Chacun a sa démarche. Croire en la chimie c’est croire en la puissance de l’Homme et aux effets bénéfiques qui découlent de sa domination sur la Nature. Si l’on observe les progrès de la médecine, on ne peut pas être complètement insensible aux arguments de ceux qui ont foi dans le progrès technique. Laisser la Nature faire, c’est retourner à des taux mortalité infantile et féminine intolérable aujourd’hui. Certes, cela entrainait une régulation de la population humaine, et on ne serait pas 6 milliards d’êtres humains comme maintenant… ce qui est sans doute le problème le plus important pour l’humanité et la planète et l’un des défits majeurs pour l’agriculture de demain. Mais à quel prix cette régulation ! On ne peut pas et on ne doit pas revenir en arrière. Néanmoins, l’explosion technique provoque aussi de graves dommages à la Nature, dont les dérèglements, en retour, commencent à poser des problèmes à l’humanité. On ne maitrise pas les cycles du carbone, de l’azote de l’oxygène et autres effets globaux que l’on perturbe actuellement, et il n’est pas sûr que notre science puisse les résoudre… on n’arrive toujours pas à soigner de nombreuses maladies! En fait pour moi le choix est entre deux options : soit on essaie de faire sans la Nature et on crée une sorte de nature artificielle au service de l’Homme (option génétique), soit on essaie de renouer avec elle et de progresser de façon intégrée. Dans les deux démarches il faut un progrès scientifique fort : dans la première c’est un progrès au niveau moléculaire, dans la deuxième c’est un progrès au niveau des connaissances sur les mécanismes naturels globaux et les interactions entre les différents milieux écologiques et les plantes. Et là réside le principal problème. Dans nos économies de marché, la molécule se brevète et se vend, la recherche est financée par le marché. Le chimique n’a nul besoin de recherches financées par les Etats. Les Etats ont d’ailleurs dans les années 60 autorisé la formation de grands groupes agro-chimiques afin de leur permettre d’avoir des financements pour la recherche. C’était toujours çà de moins à payer par l’Etat. Dans la deuxième, seule la recherche publique peut faire avancer les connaissances sur les écosystèmes car il n’y a pas d’argent à gagner mais seulement un savoir à partager. Et la recherche publique n’est pas à la mode, d’autant qu’actuellement, celle-ci doit se mettre au service de l’industrie privée… voir l’engagement de INRA pour les OGM ! Ainsi, chercher à rendre un sol fertile est un geste politique… ! Et oui, c’est un mot que j’utilise très peu dans mon blog, parce ma démarche en viticulture est une démarche de vie pas un engagement politique. Je n’ai nul envi de convaincre, mais de vivre et de témoigner. Je ne suis pas insensible à ce qui se passe actuellement au Maghreb, bien au contraire, cela m’enthousiasme. Et j’avais fait un blog sur l’espoir que suscitait l’élection d’Obama ! Mais la politique ne gère pas seulement l’organisation de la cité… elle est aussi le terreau des rapports de force, des conflits d’intérêts et des volontés de pouvoir et de domination. Cet aspect-là me déplait profondément et je laisse à d’autres le plaisir de s’étriper ! En tout cas, mon choix de cultivateur est nettement celui qui consiste à vivre en harmonie avec un terroir et non hors sol. Et là, je dois avouer que les recherches dont on aurait besoin ne sont pas faites… ou faites avec des financements dérisoires. Chez nous, c’est notre association Agriobio Périgord qui cherche des jeunes thésards pour faire des expériences in situ avec les domaines bios qui le peuvent et qui ont le temps. Notre domaine fait partie d’un groupe de suivi des ravageurs depuis maintenant trois ans… et c’est moi qui fait les prélèvements plusieurs fois par semaine, qui les expédie à la stagiaire qui elle, va pouvoir les regrouper et faire une tentative de synthèse avec notre technicien éric Maille. Ces recherches devraient être faites comme à Gesenheim en Allemagne par un vrai laboratoire dans une université avec des chercheurs dont c’est le métier… ! Là réside le problème politique. L’INRA s’en contrefout et préfère faire joujou avec des gènes, c’est beaucoup plus porteur en terme d’argent et de carrière scientifique… et en plus on ne se salit pas les mains avec la terre. Tenez, pour les amateurs de viticulture chimique, il y a un article très intéressant dans l’Express de cette semaine sur des paysans atteints de cancers et autres maladies dus aux traitements modernes et aux engrais. Il y a un passage assez « comique » si on peut dire, où le technicien vendeur, propose un nouveau traitement moins fort pour la vigne et en prime une combinaison de protection digne d’un scaphandre de la NASA… et tout cela au viticulteur atteint de leucémie à cause du benzène ! Celui-ci , en conversion bio, lui répond, avec une certaine dose d’humour, qu’il n’a nul envie d’aller sur la lune, mais dans ses vignes ! Et bien voilà la conclusion : je n’ai nul envie d’aller au ciel… c’est cette terre qui me nourrit que je veux embrasser, sachant qu’elle me permettra toujours de m’agenouiller et de lever les yeux vers l’immensité du cosmos pour ressentir cette vertigineuse sensation d’infini… et l’humilité profonde quelle provoque en moi.