Des pommes pour faire du vin
Par marc Dalbavie, mercredi 16 février 2011 à 11:41 :: Humeurs :: #185 :: rss
Aujourd’hui j’ai décidé de « complanter » la joualle !

Vous allez me dire « mais c’est quoi la joualle ? »… et bien oui, je vais vous expliquer car ce principe très ancien de culture, entre dans « les clous » de la biodiversité ! Autrefois, on cultivait la vigne en alternance avec le blé, les fruitiers, les raves potagères, les pommes de terre… bref, tout ce qui pouvait se planter et se récolter. L’idée était de mettre deux rangs de vigne puis du blé, puis deux rangs de vigne puis deux rangs de fruitiers puis trois rangs de raves ou de pommes de terre, etc… L’intérêt de cette pratique n’était pas la biodiversité bien sûr… la destruction alarmante de la diversité végétale n’est apparue qu’au XX° siècle ! L’intérêt est que lorsque l’on passait avec les bœufs pour labourer le champ de blé, on rasait un rang de vigne et du même coup on travaillait son sol. Puis lorsque l’on fumait la parcelle de blé, la vigne en profitait. C’est ce qu’on appelle « d’une pierre deux coups » ! La joualle, qui alterne les vignes, les fruitiers, le blé et les légumes était la conduite presque générale en Périgord et je crois aussi dans toute l’Aquitaine. Ici une trace de joualle en Périgord noir
Cette pratique, disparue chez nous, persiste dans certaines régions du Portugal. Mais la « modernisation » de la viticulture avec son lot de monoculture, d’intrants chimiques et de mécanisation a fait totalement disparaître une conduite pourtant fort intéressante. Car la joualle est la façon emblématique de faire de l’agriculture tout en respectant la biodiversité. Au domaine, dans notre parcelle du Petit Manoir, nous avons tenu à conserver l’ancienne joualle. Celle-ci était faite de pommiers dont nous avons gardé les deux placés aux extrémités de la joualle… en fait c’était les deux qui avaient survécu à l’abandon.

On voit bien le premier à gauche sur la photo, le deuxième est tout en haut près du four en pierre… on le distingue à peine. Sur la gauche on voit la parcelle de blé que nous allons malheureusement changer de place… une plantation de bourdalès y étant prévue. Nous avons reconstitué la joualle en plantant des vieilles variétés de pommiers locales. Seule un pommier « pomme d’api » est d’origine plus générale à la France. Aujourdhui, j’ai replanté un « court pendu gris » et un « museau blanc de lièvre ». Nous avons aussi dans la vigne une joualle de pruniers « d’ente », vieille variété qui a donné le pruneau d’Agen, qui était d’ailleurs Périgourdin d’origine… l’AOC pruneau d’Agen s’étend d’ailleurs jusqu’à quelques kilomètres de mon village… ! Très loin de l’Agenais. Mais pour les pommiers, je me suis souvent demandé la raison de leur omniprésence dans les vignes, avec les pêchers de vigne, bien sûr, qui murissaient aux moments de vendanges et permettaient aux vendangeurs de se nourrir. Les anciens ne m’ont jamais donné de raison… disons… rationnelle. Le plus souvent cette réponse se réduisait à « il faut bien les mettre quelquepart » ou « on a toujours fait comme ça ». Mais, je crois l’avoir trouvé un jour où j’écoutais par hasard une conférence faite par un ingénieur sur l’éthylène. Il expliquait comment on extrait l’éthylène du pétrole, grâce à des fours que l’on appelle des « krakeurs »… qui à très haute température sépare cette molécule du carbone… molécule qui sert à faire le plastique… entre autre. Vous me direz « je ne vois pas le rapport ? ». Et bien si, car à la fin de la conférence, l’ingénieur, pour détendre l’atmosphère avec des propos disons, pour lui, plus légers (il faut dire que l’exposé était assez scientifique), a parlé de l’éthylène dans la Nature. Et il a expliqué que cette précieuse molécule se trouvait partout dans la nature et permettait le murissement des fruits . Il nous a décrit d’ailleurs le principe de transport des bananes qui cueillies vertes, traversent l’Atlantique et ensuite sont entreposées dans d’immenses locaux aux bordures des ports, pour y recevoir un traitement au gaz d’éthylène… afin de redémarrer leur phase de murissement. Pour les bios je ne sais pas ce qu’ils font ! Et, il a ajouté… c’est là que je voulais en venir… que l’arbre qui produisait le plus d’éthylène était… le pommier !!! Il est sûr et certain que les anciens avaient remarqué que la proximité de pommiers augmentait le murissement des raisins… !!! C’est pourquoi nous avons voulu replanter notre joualle de pommiers. Tenez, petit cours de plantation de fruitier : faire un trou avec la bêche (bon ! pour un vigneron, les muscles sont là… pour un citadin, vous pouvez vous prendre à deux fois ou louer une mini-pelle !).

Vous mettez un bon fumier bien décomposé au fond du trou que vous faite profond. Puis vous recouvrez le fumier d’un peu de terre sur laquelle vous placez l’arbre.

Sur cette partie de parcelle ou la terre est souple, c’est un argile limoneux-sableux, nul besoin de faire le trou trop grand, l’arbre n’aura pas de peine à lancer ses racines. Pour une terre à l’argile lourde… prévoyez plus large. Vous remplissez presque le trou avec la bonne terre puis vous mettez un arrosoir d’eau.

Vous finissez de remplir le trou puis vous mettez un manchon qui le protège du gibier

Les chevreuils adorent grignoter l’écorce des fruitiers… c’est comme cela qu’un des pommiers de la joualle est mort. Et voilà la technique pour avoir des raisins bien mûrs… ! Quand j’imagine les millions de pommiers qui ont été arraché des vignes dans les années 1950, parce que cela ne faisait pas moderne… voire même, cela faisait arriéré ! Il n’y a qu’au fin fond du Périgord noir, que l’on en trouve encore… région arriérée ou intemporelle?
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