Cela faisait longtemps que je voulais revoir les cavaillons à Barbeyrolle. Abandonnés il y a 50 ans, au moment où toute la viticulture découvrait les défoliants, et grâce à eux, se libérait d’une des plus grosses contraintes de la vigne, le désherbage sous le rang, les problèmes de déstructuration du sol et de pollution chimique, m’ont tout de suite conduit, lorsque j’ai repris cette vigne, à revenir à la culture traditionnelle. Il était évident pour moi que la connaissance des vieux vignerons sur ce type de terroir, une argile lourde et noir, marneuse en profondeur avec des pentes importantes, devait influencer mes choix de culture. Il existe des machines actuellement qui évitent de façonner un cavaillon. Particulièrement les herses rotatives, mais combien d’années d’essais, d’échec, de réglages multiples, d’adaptation de l’outil, d’apprentissage des chauffeurs, il aurait fallu pour véritablement faire un travail correct. J’ai préféré faire confiance à cette mémoire qui n’avait plus d’utilité il y a 50 ans, mais qui revient d’actualité au moment où l’utilisation de produits chimiques en agriculture, suscite des débats. Heureusement, les derniers détenteurs de ces savoirs sont encore vivants… j’en profite pleinement.

Très tôt, hier matin, Jean-Guy et moi-même sommes partis à la parcelle avec la vieille vigneronne attelée au Massey, Jean-Guy au tracteur, moi avec le 4X4 rempli d’outils pour les réglages, les changements de socs pour les vignes à trois mètres et les casses éventuelles.

Une fois entré dans le rang, il a fallu régler la vigneronne pour faire le cavaillon que je souhaitais. Le réglage d’un outil de labour est tout un art. La profondeur, la largeur, l’équilibre des poussées, l’inclinaison des socs… bref, si un des réglages est mal fait… le travail est bâclé.

Une fois tout au point, Jean-Guy décide de poser la vigneronne et d’enclencher la première. Le tracteur démarre lentement entrainant la charrue avec peine au début, puis celle-ci s’enfonce doucement et les cavaillons réapparaissent enfin à Barbeyrolle

Les socs font parfaitement leur travail et le bourrelé de terre va pouvoir étouffer les herbes en dessous, et lui-même subir le soleil, la pluie et le gel, qui vont l’émietter, l’assouplir, l’aérer et permettre ensuite un désherbage mécanique tout en douceur… peut-être avec le cheval.

Une fois la grande colline faîte, changement de socs avec la pose d’un couteau à l’opposé du soc cavaillonneur… Jean-Guy se lance sur la petite colline. L’air est magnifique, le ciel est bleu, la semaine de beau temps nous a décidé à nous lancer dans ce labour, le sol étant enfin ressuyé, idéal pour la "façon",

L’espoir d’un soleil qui grille la motte de terre puis d’un gel qui arrive toujours au mois de février, m’a convaincu que c’était la dernière chance avant le printemps de réaliser ce travail. Généralement on le fait à l’Automne… mais l’organisation du travail, les imprévus, les opérations au chai, les palettes à expédier… tout un tas de petits soucis qui ne nous ont pas permis de le faire… tout cela fait qu’à Noël, le cavaillon des Joualles était fait, mais pas celui de Barbeyrolle. Il y a les livres qui n’ont jamais de problème pour expliquer ce qu’il faut faire (surtout ceux qui expliquent les travaux que l’on doit faire en fonction de la lune… j’avoue que si je les suivais, je n’arriverai pas à faire la moitié du travail… parce que si la lune va bien pour faire telle opération, et que ma terre est trop humide ou qu’elle est trop sèche, qu’il pleut ou que c’est la canicule… ou pire, que c’est dimanche, cumulé aux RTT… et bien j’ai plus qu’à la regarder la lune !), et la réalité qui donne bien du fil à retordre… bref ! on fait quelquefois ce que notre temps et la météo nous permettent… je pense que beaucoup de vignerons me comprendront.

Enfin, le labour est fini… peu de casse… la vieille vigneronne assure comme une adolescente… un vers de terre s’est réveillé de sa sieste… mille excuses !

Quelle bonheur de voir la vie du sol… Barbeyrolle reprend ses couleurs d’antan… seule parcelle de vigne au Fleix à être cavaillonnée. Je gage que de nombreux anciens, ce dimanche après la messe, vont passer en voiture devant… et ralentir pour observer ce miracle.