Cet été en montant de Cucugnan vers Quéribus dans le Roussillon, mon fils François voit une vigne sur la gauche qui s'appelle "la vigne des enfants". Nous nous arrêtons pour lire un panneau qui explique que l'école a décidé de prendre en charge une vigne pour sensibiliser les enfants au métier de vigneron. Mon fils François, interessé par cette idée me demande de créer une vigne des enfants chez nous en Périgord. Quand on voit à Cucugnan le nombre de vignes arrachées ou abandonnées donnant à certains endroits un air un peu de désolation, j'ai trouvé l'initative tout à fait stimulante, même si en Périgord noir il ne reste presque plus de vignes...! Conscient que je m'y prenais un peu tard par rapport à Cucugnan, pour sauver les quelques pieds qui resistent sur nos coteaux maintenant échevelés, je décide de donner à François le carré de vigne à côté de la maison... vigne qui sert à faire le vin du vigneron, c'est à dire le vin de la famille, et qui devient: la vigne aux enfants.

Lui donnant cette vigne je le previens de sa responsabilité, et du fait qu'il devra en faire tous les travaux (taille, levée de bois, sortie des bois, carassonage, liage, desherbage à la main, ébourgeonnage, relevage, effeuillage, vendange)... sauf le sulfatage bien sûr et la vinification réservée aux adultes. Il me prend au mot, et la semaine dernière, n'ayant pas oublié ma promesse de cet été, à ma grande surprise... François m'annonce qu'il commencera à tailler la semaine prochaine...? Avec Nathalie nous décidons donc de lui offrir un vrai sécateur professionnel pour qu'il ne se fasse pas mal au poignet et suivant l'adage "qu'un bon ouvrier a de bons outils". Un sourire radieux accueil le cadeau... mon fils serait-il interessé par la vigne? Aujourd'hui, Dimanche, belle journée pendant le vote des régionales... François décide d'appeler son ami Antoine du hameau voisin qui arrive dare-dare en bicyclette pour travailler avec lui.

Antoine, fils de Frédéric, fromager merveilleux et créateur des yaourts Péchalou, un produit artisanal qui par sa qualité a conquis le Sud-Ouest, neveu de Bernard, producteur de lait, fils et petit fils de paysans... bref, après quelques explications, Antoine saisit tout de suite ce qu'il faut faire et voici nos deux jeunes oisillons de 12 et 13 ans qui se mettent au travail; François à la taille, Antoine à la levée des bois et à la taille muni de mon sécateur Arno. Dans cette vigne les cinq cépages sont le malbec, le merlot, le carmenère, l'abouriou et le tannat. Il y a aussi quelques pieds récupérés dans la forêt, à l'emplacement d'anciennes vignes disparues dont seuls subsistent les murets d'enclos, la borie et quelques plantes viniques qui grimpent désespéréments aux arbres pour chercher la lumière... les hommes ayant décidé de leur en priver en abandonnant ce qui faisait leur fierté pour se jeter dans l'abrutissement des excitations urbaines. Ces clos de vignes sont comme des temples d'Angkor envahis par la jungle de chênes, de châtaigniers et d'accacias, la forêt périgourdine presque laissée à elle même... derniers témoins d'une civilisation viticole ancienne et oubliée. C'est par dessus ces tombeaux que je déambule souvent dans ces bois, essayant de communiquer avec le vieux vigneron qui jadis se penchait sur cette terre ingrate pour en extraire, à force de coups de houe et de soins infinis, le nectar magnifique qui les jours de fêtes, lui faisait oublier les douleurs du labeur paysan, et lui faisait croire qu'il offrait sa vie au ciel! Le carré de vigne familiale englobe tous ces cépages qui sont le vieux livre de photos de famille... où l'on voit l'aïeul, droit comme un barreau de chaise, endimanché, la tête couverte du chapeau protecteur, qui d'un regard roide et fixe, face à la chambre Gaumont du photographe, semble contempler l'infini d'un futur dévastateur. Au milieu de ce livre de photos qu'est le carré de vigne du Domaine, François apprend à faire la taille en guyot avec cot à 2 yeux.

Au début, il s'applique et prend du temps pour bien réfléchir; qu'elle pampre couper? Où faire la cot à 2 yeux? Où faire la latte? Dois-je prendre la pampre bien placée comme latte... mais fragile, ou dois-je privilégier une pampre plus vigoureuse et moins bien placée? Bref, que de questions, une leçon de vie, rien n'est simple, le coup de sécateur à lui seul concentre la tragédie des choix impossibles que nous devons faire toute notre vie.

Certaines parties sont plus grosses et plus dures à couper, il faut alors prendre le sécateur de force. Quelquefois, la taille n'est pas facile car les bois sont enchevêtrés dans les attaches des fils au piquet. Et là Antoine fait montre d'une belle dextérité:

Bref, avec un temps très beau et doux, une entente parfaite, la journée, envahie du travail de la vigne, se passe dans une bonne humeur et une joyeuse sérénité.

Le soir, il a fallu quand même chercher François pour qu'il vienne manger, malgré la lumière qui baissait... il était toujours absorbé dans sa taille. Quel plaisir de sortir mon fils de la vigne plutôt que de l'écran de l'ordinateur... tiens... celui devant lequel je me colle pour vous écrire, qui à la place des jeux stupides dont rafollent nos adolescents... vous parle d'une journée à la campagne, dans une vigne où deux enfants serrent au bout de leurs sécateurs, la main d'un vieux vigneron qui vient d'un temps où l'arbre, le vent, la pluie, le soleil et la terre, étaient des dieux qu'il fallait vénérer et dont les offrandes témoignaient du dos courbé vers la terre... position de souffrance, d'humilité et de prière qui plaçait l'homme au sein d'une nature enchantée.