dimanche 15 février 2009
retour à la vigne
Par marc Dalbavie, dimanche 15 février 2009 à 23:24 :: Humeurs
Et oui... un long silence... un voyage de l'autre côté de l'Atlantique ne m'a pas permis de tenir mon "journo-blog"... mais me voici revenu sur terre. Il faut le dire car New-York! au 233 eme étage... il est difficile d'y planter des carottes alors... je suis allé voir une collection de tableaux extraordinaire: la Frick Collection qui se trouve sur la 5me avenue devant Central Park. Histoire de me sortir de l'urbanité bruyante et trépidante pour chercher un repos nostalgique dans le calme feutré d'un musée. Et là... quel éblouissement! J'en veux pour preuve ce chef d'oeuvre de Chardin
Deux tourtes de pain sont posées négligemment sur la table, à côté un verre d'eau? ou d'alcool?... une bouteille et un plateau sur lequel sont regroupées des prunes dont une a roulé sur la table. L'image est fixe mais décrit une action en train de se faire. Ce qui est fascinant c'est que l'on ne voit pas l'action ni même le protagoniste (du moins à première vue). Tout est là en transit... pour l'éternité. On ne voit que la conséquence latérale d'un personnage qui fait quelque chose tout en mangeant des prunes et en buvant de "l'eau". Il est occupé car il n'a pas eu le temps de ranger les pains. Quelquechose d'impératif l'occupe, mais il a faim et soif. La lumière de ce tableau est douce et il y règne, malgré "l'impératif", une sensation d'harmonie et d'apaisement. C'est une nature morte, mais tout y est vivant. La vieille bouteille témoigne des formes anciennes! Les couleurs sont à la fois chaudes, contrastées et en même temps construites pour se refléter les unes les autres. Si on regarde de plus près, on remarque que Chardin dépose sur tous les objets des taches de couleur des autres objets. Il y a une sorte de "résonance" de chaque objet sur l'autre, comme de multiples échos musicaux ou un ensemble de miroirs translucides. Chaque élément reflète l'autre dans un échange presqu'imperceptible et d'une éclatante beauté. Le bleu cobalt sombre presque noir des prunes semble nous engager à faire parcourrir notre oeil vers l'ocre chaud, brulant et lumineux du pain. Il y a comme un parcours de l'obscurité vers la lumière, la bouteille couleur "feuille morte" et la transparence claire du verre faisant comme transition. Le plaisir de manger de boire rejoins celui de peindre. Il nous conduit à l'apaisement que l'Art sublime. Ce tableau arrête le temps en mouvement pour le rendre permanent... éternel! Le seul élément qui nous manque est le personnage qui fait l'action. Il semble hors champs. On sent sa présence, il est là sans être vu. Il est à la même place que celui qui regarde le tableau, c'est-à-dire moi ou vous... qui regardons. Son absence augmente sa présence dans un tourbillon de sensations gustatives. Que ces prunes sont belles! et ce pain? Quel boulanger actuel en fait de si beau? reflet d'un temps disparu.. mais?... le personnage!... il est bien là! Regardez de plus près la tache blanche sur la bouteille.

C'est un reflet... du peintre en train de faire le tableau! Un synchronisme du temps et de l'espace vertigineux. Le tableau n'est pas le reflet du peintre, mais c'est l'artiste qui est un reflet du tableau!!!. Le cadre du tableau semble confiner l'espace à la seule table, mais une petite tache dans le tableau nous projète dans une espace qui explose pour coïncider avec celui de l'atelier de Chardin; un espace grand, lumineux, spacieux comme on se l'imagine... et comme on le voit un peu dans le reflet! Le tableau dans son cadre exigu semble contenir un espace infini... comme certains vins dont nous n'arrivons pas à épuiser les parfums, dans une longueur... bouleversante. Quel vin contenait ce flacon? Quel vin peut on mettre dans cette bouteille pour nous transporter dans un tel voyage?