J'ai toujours eu cette image dans ma mémoire depuis mon adolescence... une peinture médiévale dont la beauté m'a toujours fasciné. Au premier plan un paysan qui laboure avec deux boeufs, trois vignerons qui taillent à gauche une vigne palissée sur échalas, à droite on prépare les semis d'automne (blé, seigle, épeautre...), derrière, une parcelle de vigne avec son arbre fruitier puis à gauche, les dernières bottes de paille qu'il faut rentrer de toute urgence. Les vignes sont encloses par des murs, une sculpture trône à l'embranchement des chemins de servitude. Tout ce premier plan produit un effet d'harmonie avec ces formes "presques" géométriques qui accentuent la sensation d'une pente douce de colline colorée par des tons pastels gris, vert et brun. Cet ensemble produit un effet de mouvement, de labeur, d'activité et paradoxalement un sentiment d'apaisement. Les paysans qui travaillent fond parti d'un cycle immuable qui les dépasse et qui les accueille. Ils sont immergés dans la nature.





A cela s'oppose, l'arrière plan, le puissant château, la cité fortifiée, la civilisation protégée par sa muraille prenant possession du terrain, qui de sa ligne de rempart blanche et horizontale, barre la perspective et limite le regard. Au loin, l'infini du ciel bleu nous échappe, caché par l'imposante architecture, nous donnant la sensation d'une éternité contenue... emprisonnée!

Alors Bio ou pas Bio? là est la question...! Dans cette image, les hommes qui cultivent ont dépassé le stade de la "conversion bio"... sans ECOCERT ah! ah! ah! Pourtant ils organisent leurs cultures à travers des formes géométriques. Ils utilisent la géométrie la plus calculée et donc humaine, pour quadriller le sol façonné par le chaotique et "l'hyper-diversité". Depuis des temps immémoriaux, j'imagine, nous avons toujours voulu appliquer à la nature, dangereuse, imprévisible et angoissante, des méthodes rationnelles pour se protéger des intempéries, des maladies, vaincre notre faim, notre fin, notre peur. Nous étions au sein de la nature à l'intérieur de laquelle nous nous battions avec nos outils, comme tous les autres espèces vivantes, pour survivre. Je vais peut-être faire bondir... mais pour moi, ces paysans bio de l'époque médiévale ont pour descendants direct les agriculteurs modernes actuels c'est-à-dire ceux qui aujourd'hui utilisent les produits issus des technologies chimiques. La même volonté de rationnaliser la nature les unis. Au quadrillage du sol on ajoute le quadrillage de l'humus! bientôt du biologique donc du vivant (OGM)

Ainsi pour moi la pratique de la culture biologique ne représente pas un retour en arrière... bien au contraire, elle est la prise en compte des bouleversements modernes... la planète n'est plus forte, immense, redoutable et infinie... elle est fragile, limitée et malade.

C'est pour cette prise de conscience que nous avons décidé de cultiver la vigne du domaine en bio. Il fallait retrouver ce contact avec la nature pour l'écouter, la regarder et trouver un moyen de produire notre aliment tout en la respectant... c'est un peu naïf... mais toute foi se nourrit ainsi... c'est de cette simplicité que l'on puise la force... les moyens techniques et l'intelligence suivront. Pour les moyens techniques, il a fallu refaire le travail du sol, l'aérer, lui redonner vie. Retrouver la fertilité! Pour l'inter rang, on a ressortit les vigneronnes et les griffes. On a ajouté un broyeur pour l'enherbement. Pour le cavaillon... pas simple... il n'existe plus de paysan qui "gratte" sous les rangs de vigne avec la houe... à la main! Nos musculatures ne sont plus adaptées à ce travail pénible. Et la recherche de la meilleure machine pour faire le travail "sous le rang" comme on dit... n'est pas très facile. On peut comprendre que le desherbage chimique était vécu comme une libération par nos pères. Enfin notre choix s'est porté sur un très bon outil: le Naturagriff. Je vous en reparlerai à l'occasion.

Deuxième problème, la vigne étant plantée de variétés européennes greffées... elle est peu résistante aux maladies cryptogamiques que les américains nous ont amenées au XIX° pour nous sauver du phylloxéra!! Qu'ils nous avaient aussi offert en prime pour nous sauver de l'oïdium... !! l'idée répandue est que seule la chimie de synthèse peut nous protéger du mildiou et autres gentillesses. Et bien non, 2007 et 2008 qui sont des années paroxysmales pour ces maladies... n'ont vu pratiquement pas de taches de mildiou dans les vignes du domaine. Cela ne signifie pas que nous sommes des sorciers, mais tout simplement qu'il existe aujourd'hui assez de connaissances et de techniques disponibles en bio (grâce au recul et aux courageux pionniers des années 50 et 60 à qui il faut rendre hommage) pour qu'une conduite rigoureuse permette d'obtenir un état sanitaire plus que satisfaisant sans polluer la planète.

Troisième problème: les ravageurs...! Et là, je dois dire que tout n'est pas résolu même si l'on peut contenir une infestation... en bio. L'idéal, ce que nous faisons à Saint-Cyprien, est de ne mettre aucun insecticide... bio comme non bio! C'est dangereux mais c'est le pari que nous faisons. Pour le moment, pas de problème. Affaire à suivre... Mais il est sûr qu'une parcelle de vigne au milieu d'une mer de vignes... hypermonocultivées... se trouve en danger face à la puissance du développement des insectes en environnement homogène; envahissement qu'il semble difficile à maitriser sans poison agressif et violent. Il faudrait une coordination de tous les voisins pour résoudre le problème... il n'est pas sûr que le mode éclaté de petits propriétaires en concurrences tel que nous l'avons chez nous soit pertinent pour ce type d'action... il est déjà difficile de convaincre un ami... alors!... sauf si l'Etat, à travers les préfets le décide autoritairement... mais l'Etat, il veut aussi maintenir des entreprises chimiques à haute valeur technologique... alors, les interêts s'opposent, et le plus fort gagne.

Le quatrième problème? le technicien viticole bio de la chambre d'agriculture de Dordogne qui m'a tout appris à moi et à tant d'autres viticulteurs et à qui je dois les quelques connaissances que j'ai sur la conduite en bio et l'état sanitaire impeccable du vignoble... vient d'être limogé par la dîte chambre... décidément... trop de connaissances inutiles à l'épanouissement des laboratoires, de tous leurs emplois qualifiés... et de l'argent qui en découle. Connaître les écosystèmes ne permet pas de breveter une molécule... ça coûte cher en recherche publique... çà n'apporte que du savoir qui se partage facilement (publications, contacts, dialogues, échanges...) sans production de richesses... financières. Trop d'habitudes bousculées... OUI! mais la richesse humaine?... oh! pardon... encore de la naïveté... décidement, je suis bien...!